Économie & communs

Le PIB ne mesure pas le bien-être : Amsterdam l'a remplacé — et 100 villes ont suivi

En avril 2020, en plein confinement, Amsterdam adopte un nouveau cadre économique : l'économie du donut. Une boussole à 21 dimensions qui mesure si une économie est réellement saine — ni trop peu, ni trop.

Publié le 8 min de lecture

Contenu rédigé avec l'assistance de l'IA

Le PIB ne mesure pas le bien-être : Amsterdam l’a remplacé — et 100 villes ont suivi

TL;DR : En 1934, l’économiste Simon Kuznets avertissait : le PIB ne mesure pas le bien-être. Quatre-vingt-six ans plus tard, Amsterdam a pris la remarque au sérieux. En avril 2020, la ville adopte officiellement l’économie du donut — un cadre à 21 dimensions développé par Kate Raworth — comme boussole de politique publique. En 2024, plus de 100 villes et organisations dans le monde l’appliquent. La question n’est plus « est-ce théoriquement viable » mais « qu’est-ce que ça produit concrètement ».


En avril 2020, les rues d’Amsterdam sont vides. Les Pays-Bas sont en confinement depuis trois semaines. Les marchés financiers ont chuté de 30 %. Dans ce contexte, la Ville d’Amsterdam fait une chose inattendue : elle adopte un nouveau cadre économique pour guider ses politiques publiques.

Pas une mesure d’urgence. Pas un plan de relance. Une boussole différente — l’économie du donut — développée par l’économiste Kate Raworth et formalisée dans un rapport co-produit avec le Doughnut Economics Action Lab (DEAL).

Le choix du moment n’est pas anodin. Une crise sanitaire mondiale venait de révéler, en quelques semaines, toutes les dimensions que le PIB ne capture pas : la fragilité des chaînes d’approvisionnement alimentaire, le surmenage des travailleurs essentiels sous-payés, la solitude des personnes âgées, l’insécurité du logement. Des élus avaient décidé de ne plus piloter à l’aveugle.

Ce que le PIB mesure — et ce qu’il oublie

En 1934, Simon Kuznets présente son premier rapport sur le revenu national au Congrès américain. Il y formule une mise en garde qui sera largement ignorée : « le bien-être d’une nation peut difficilement se déduire de son revenu national ».

Kuznets avait raison. Le PIB additionne. Il additionne la valeur des biens produits, des services rendus, des dépenses effectuées — sans distinguer ce qui améliore la vie de ce qui la détruit. Un accident de voiture fait monter le PIB (réparations, hospitalisations, procédures judiciaires). La pollution atmosphérique le fait monter (traitements médicaux, purificateurs d’air). La déforestation le fait monter. Une mère qui reste à domicile pour prendre soin de ses enfants — pas.

Ce n’est pas un bug. C’est une fonctionnalité : le PIB a été conçu pour mesurer l’activité économique marchande, pas le bien-être humain. Le problème est de l’avoir transformé en indicateur suprême de la santé d’une société.

L’économie du donut pose une question différente : une économie est-elle saine quand ses habitants ont assez — sans dépasser les limites de la planète ?

La géométrie d’un anneau

Le modèle de Kate Raworth, formalisé dans Doughnut Economics (Chelsea Green Publishing, 2017), repose sur deux frontières concentriques.

Le plancher social — la frontière intérieure — définit les 12 dimensions que toute société doit garantir à ses membres : alimentation, eau, santé, éducation, revenus, logement, énergie, représentation politique, égalité sociale, égalité de genre, paix, réseaux sociaux. En dessous de cette frontière, des personnes manquent de l’essentiel.

Le plafond planétaire — la frontière extérieure — s’appuie sur les travaux du Stockholm Resilience Centre (Rockström et al.) : 9 limites biophysiques que l’humanité ne devrait pas franchir sans risquer de déstabiliser les systèmes qui rendent la Terre habitable. Le climat, l’intégrité de la biosphère, le cycle de l’azote et du phosphore, l’utilisation des sols, entre autres.

Entre les deux : la zone sûre et juste, l’anneau du donut. Ni trop peu, ni trop. Une économie qui se maintient dans cet anneau répond aux besoins humains sans surcharger les systèmes naturels.

En 2023, six de ces neuf limites planétaires étaient déjà franchies à l’échelle globale selon une mise à jour majeure du SRC (Richardson et al., Science Advances, 2023) : le changement climatique, l’intégrité de la biosphère, les flux biogéochimiques (azote et phosphore), l’utilisation des sols, la variation du cycle de l’eau douce, et les nouvelles entités (polluants synthétiques, plastiques, perturbateurs endocriniens).

Groupe de planificateurs urbains européens autour d'un tableau blanc avec un diagramme du donut dessiné à la main, discussion animée dans une salle de réunion moderne, style aquarelle douce

Amsterdam 2020 : du cadre à la politique

Le rapport Amsterdam City Donut, publié en avril 2020 en partenariat avec DEAL, ne se contente pas de décrire la théorie. Il l’applique à une ville réelle — et le diagnostic qu’il produit est précis.

Sur les 12 dimensions sociales, 6 s’avèrent insuffisantes à Amsterdam : le logement abordable, les revenus des travailleurs précaires, la santé mentale, l’accès aux soins, l’égalité de genre dans l’emploi, la sécurité alimentaire pour les ménages vulnérables. Sur les 9 frontières planétaires, 5 sont dépassées au niveau local — dont les émissions de gaz à effet de serre et l’empreinte matériaux liée à la construction.

Ce diagnostic a conduit la ville à identifier quatre domaines prioritaires : l’alimentation (renforcer les circuits courts, réduire le gaspillage), le logement (stopper la spéculation foncière, maintenir l’abordabilité), les matériaux (économie circulaire pour le textile et la construction), les revenus et le travail (soutenir les travailleurs vulnérables, reconnaître le travail de soin non rémunéré).

Le cadre donut a ensuite orienté les marchés publics de la ville. Amsterdam a intégré des critères de circularité dans ses appels d’offres pour la construction : les matériaux doivent être réemployables ou recyclables. Ce n’est pas un engagement symbolique — c’est une condition contractuelle pour décrocher un marché municipal.

100 villes, un outil commun

Ce qui s’est passé à Amsterdam n’est pas resté isolé. En 2024, le réseau DEAL recense plus de 100 villes et organisations qui appliquent le cadre donut à leur contexte local.

Bruxelles, Édimbourg, Copenhague, Portland (Oregon), Melbourne — chacune a développé son propre portrait de communauté, adapté à son territoire. À Nanaimo, en Colombie-Britannique, la ville est devenue la première en Amérique du Nord à intégrer le cadre donut dans son plan stratégique municipal officiel — pas comme projet pilote expérimental, mais comme instrument de gouvernance permanent.

L’outil central est le Web de Prospérité, développé par DEAL : des « portraits de communauté » qui visualisent, pour chaque ville, où elle se situe par rapport aux deux frontières. 21 dimensions — 12 sociales, 9 écologiques — présentées en radar. Les élus et les citoyens voient d’un coup d’œil ce qui manque, ce qui dépasse, et quels arbitrages sont possibles.

Sans attendre un rapport annuel de croissance.

Les limites : ce que le donut ne résout pas

Le modèle de Raworth a ses critiques — et elles méritent d’être entendues honnêtement.

L’absence de métrique synthétique. Le PIB a une force redoutable : un seul chiffre, comparable dans le temps et entre pays. Le donut produit un profil à 21 dimensions — impossible à résumer en un indice. Pour les arbitrages politiques quotidiens, cette richesse peut devenir une source de confusion ou de paralysie décisionnelle.

Le risque d’externalisation de l’empreinte. Un pays peut améliorer son profil donut en déplaçant ses industries polluantes à l’étranger. Si la consommation reste la même mais que la production se fait ailleurs, les émissions disparaissent du bilan local — sans disparaître de l’atmosphère. Cette limite est réelle et nécessite des protocoles de comptabilité de l’empreinte importée que peu de villes ont encore mis en place.

La résistance institutionnelle. Des économistes néoclassiques — dont William Nordhaus et Gregory Mankiw — contestent l’intégration des limites planétaires dans les politiques économiques, arguant que les signaux de prix de marché sont des outils plus efficaces. Raworth a répondu à ces critiques dans le Journal of Economic Literature (2018) : les prix ne peuvent pas signaler correctement des seuils de rupture non linéaires comme l’effondrement d’écosystèmes entiers. Le débat reste ouvert dans la littérature académique.

La vraie révolution : changer la question

Ce qui rend l’économie du donut puissante n’est pas technique. C’est philosophique.

Pendant des décennies, la question centrale de la politique économique a été : « comment augmenter le PIB ? » Une ville évaluait sa santé à l’aune de la croissance de son activité marchande — même si cette croissance coexistait avec une hausse des inégalités, une dégradation de la qualité de l’air et une crise du logement.

Le donut substitue une question différente : nos habitants vivent-ils bien, sans détruire les bases naturelles qui les font vivre ?

Cette reformulation n’est pas abstraite. À Amsterdam, elle s’est traduite par des critères dans des marchés publics. À Nanaimo, par un plan stratégique municipal. Dans 100 autres villes, par des débats citoyens autour d’un radar à 21 dimensions.

La boussole ne trace pas la route à votre place. Mais elle change la direction vers laquelle vous regardez.


Sources


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