Économie & communs

L'ESS en France : un secteur qui change l'économie en silence

L'Économie Sociale et Solidaire représente 10 % de l'emploi en France, soit 2,6 millions de personnes. Des coopératives aux mutuelles de santé, l'alternative économique n'est pas une utopie — c'est déjà un pilier discret de l'économie française.

Publié le 7 min de lecture

L’ESS en France : un secteur qui change l’économie en silence

TL;DR : L’Économie Sociale et Solidaire représente 10 % de l’emploi en France, soit 2,6 millions de personnes — dont 14 % de l’emploi privé. Des coopératives aux mutuelles de santé, en passant par les SCOP dont le taux de pérennité dépasse de 10 points la moyenne nationale, ce secteur n’est pas marginal. C’est déjà un pilier discret de l’économie française — que la plupart des gens ne voient tout simplement pas.


Un Français sur sept dans le secteur privé travaille pour une organisation qui ne distribue pas ses bénéfices à des actionnaires externes. Ce n’est pas une utopie à construire : c’est une réalité que les données de l’INSEE mesurent depuis des décennies.

En 2022, l’Économie Sociale et Solidaire représentait 10 % de l’emploi en France et 2,6 millions de postes, selon l’Observatoire national de l’ESS et l’INSEE. La Direction générale du Trésor confirme le chiffre dans ses propres publications. Le Ministère de l’Économie aussi. Trois sources indépendantes, un seul constat : l’ESS n’est pas un secteur de niche.

Ce que l’ESS regroupe vraiment

Avant les chiffres, une clarification. L’ESS n’est pas une idéologie : c’est une définition juridique, inscrite dans la loi du 31 juillet 2014. Elle rassemble cinq familles d’organisations qui partagent les mêmes principes fondamentaux : gouvernance démocratique, lucrativité limitée, utilité sociale. Une personne, une voix.

Ces cinq familles, selon l’INSEE Flores 2022, ce sont :

  • 120 749 associations, qui représentent 79 % des emplois ESS — soit 2 millions de salariés
  • 23 880 coopératives — 313 239 emplois
  • 7 329 mutuelles — 137 738 emplois
  • 721 fondations — 122 916 emplois
  • Les entreprises sociales et solidaires agréées

Au total : 155 000 entreprises employeuses. Une échelle que peu de gens imaginent.

Trois secteurs où l’ESS domine déjà

Les SCOP : la preuve par la résilience

Une Société Coopérative de Production (SCOP) appartient à ses salariés. Chaque salarié associé dispose d’une voix, quel que soit son niveau de responsabilité. Est-ce efficace économiquement ?

Selon les données de la Confédération générale des SCOP, le mouvement compte aujourd’hui 4 583 coopératives et 94 745 emplois, avec un chiffre d’affaires net de 10,3 milliards d’euros en 2025 — soit une croissance de 28,6 % en trois ans. Surtout, le taux de pérennité à 5 ans atteint 79 %, contre 69 % pour l’ensemble des entreprises françaises selon l’INSEE. Ces structures survivent mieux. Entre 2022 et 2025, 1 368 emplois ont été préservés grâce à des reprises d’entreprises en difficulté sous forme coopérative.

La différence de 10 points mérite d’être contextualisée : elle s’explique en partie par le profil des projets fondateurs, souvent portés par des collectifs déjà mobilisés plutôt que par des entrepreneurs solitaires. Ce n’est pas la seule variable. Mais c’est une donnée réelle, vérifiable, publiée par l’INSEE.

Les coopératives agricoles : trois quarts des agriculteurs

L’agriculture française ne fonctionne pas sans ses coopératives. Selon Coop FR, la France compte 2 100 coopératives agricoles, 200 000 salariés (filiales incluses) et 118 milliards d’euros de chiffre d’affaires. Les trois quarts des agriculteurs français adhèrent à une coopérative agricole.

Cela se traduit par des parts de marché structurantes : 70 % de la collecte de céréales, 90 % de la production de sucre de betteraves, 55 % du lait de vache, et une bouteille de vin sur deux issue de caves coopératives. L’ESS n’est pas une alternative au marché — dans ces filières, elle est le marché.

Les mutuelles de santé : la première famille sur le marché complémentaire

Quand vous payez votre complémentaire santé, il y a de bonnes chances qu’elle soit gérée par une mutuelle — une organisation à but non lucratif, sans actionnaires, gouvernée par ses adhérents.

En 2021, les mutuelles de santé collectaient 18,6 milliards d’euros de cotisations sur un marché total de 39,4 milliards d’euros, soit 47 % de l’ensemble des cotisations complémentaires santé — devant les sociétés d’assurance (36 %) et les institutions de prévoyance (17 %). Harmonie Mutuelle, MGEN : ces noms familiers appartiennent à l’ESS.

Illustration aquarelle d'un marché coopératif de l'économie sociale, agriculteurs et travailleurs échangeant leurs produits

Les associations : ni charité, ni dépendance

Une idée reçue mérite d’être corrigée : les associations vivent majoritairement de leur activité, pas de subventions. Selon l’Atlas commenté de l’ESS, 65,2 % de leurs recettes proviennent de la vente de leurs services. La dépendance aux fonds publics concerne une minorité du secteur associatif.

C’est dans l’action sociale que l’ESS pèse le plus : 59,5 % des emplois du secteur relevant de l’ESS. Crèches associatives, EHPAD associatifs, structures d’insertion : une large part du tissu social quotidien est géré selon des principes ESS — souvent sans que vous le sachiez.

Croissance, puis premier recul : une nuance nécessaire

De 2022 à mi-2024, l’ESS affichait une croissance des effectifs supérieure à l’économie générale. Au premier semestre 2024, +1,4 % d’emplois sur un an — soit +31 257 salariés, pour atteindre 2,7 millions de personnes dans le secteur.

Mais la note de conjoncture du deuxième semestre 2025, publiée en avril 2026 par l’Observatoire national de l’ESS, signale un premier recul : l’ESS a perdu 10 447 emplois entre décembre 2024 et décembre 2025. Contexte : l’austérité budgétaire pèse sur les associations et les structures conventionnées. L’UDES avait alerté sur le risque que faisait peser la restriction des financements publics sur 186 000 emplois.

Ce recul ne remet pas en cause les fondamentaux du secteur. Mais il souligne que l’ESS n’est pas hors-sol. Elle dépend en partie du soutien public, notamment pour les associations qui gèrent des services d’intérêt général. C’est un défi structurel à nommer clairement, pas à minimiser.

Un phénomène européen, un ancrage territorial

La France n’est pas seule. Selon le Memorandum SEE 2024, l’économie sociale emploie en Europe 13,6 millions de personnes dans 2,8 millions d’organisations. En France, l’ESS est particulièrement présente dans les territoires ruraux, où elle représente 13,8 % de l’emploi.

La Banque des Territoires a investi plus de 300 millions d’euros dans l’écosystème ESS entre 2020 et 2022 — signe que le secteur est reconnu comme structurant par les acteurs publics du développement économique.

Ce que cela change concrètement

Dix pour cent de l’emploi en France. Deux virgule six millions de postes. Un taux de survie supérieur à la moyenne nationale. Quarante-sept pour cent du marché de la complémentaire santé. Ces chiffres ne décrivent pas une marge alternative — ils décrivent un pilier discret de l’économie française.

La question n’est pas de savoir si l’ESS peut exister. Elle existe. La question désormais est de savoir quelle place vous voulez lui donner — en tant que consommateur, en tant que salarié, ou en tant que dirigeant d’une structure en réflexion.

Biocoop, les Restos du Cœur, votre coopérative agricole locale, votre mutuelle de santé : beaucoup de structures ESS sont déjà dans votre quotidien. Vous ne le saviez peut-être pas. Maintenant oui.


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