Économie & communs

"Il n'y a pas d'alternative" : les preuves que ça existe déjà

280 millions de personnes travaillent dans des coopératives. Trois expériences de revenu de base ont documenté leurs effets. Amsterdam a changé sa boussole économique. La Banque WIR finance les PME suisses depuis 1934. Voici les données.

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“Il n’y a pas d’alternative” : les preuves que ça existe déjà

TL;DR : “There Is No Alternative” — TINA — était la devise économique des années 1980. Problème : 280 millions de personnes travaillent aujourd’hui dans des coopératives, trois expériences de revenu de base ont produit des résultats mesurés, Amsterdam a adopté un nouveau cadre économique, et la Banque WIR finance les PME suisses depuis 1934. Les alternatives existent. Elles fonctionnent. Voici les données.


“There Is No Alternative.”

Margaret Thatcher l’a déclaré si souvent dans les années 1980 que l’acronyme TINA est entré dans le dictionnaire politique. L’idée : la concurrence des marchés libres, la croissance mesurée par le PIB, la maximisation du profit actionnarial — c’est le seul système économique viable à grande échelle.

Cette thèse a un problème factuel.

Pendant que TINA devenait un axiome, 3 millions de coopératives se constituaient à travers le monde, employant 280 millions de personnes — soit 10 % de la population mondiale employée. Les 300 plus grandes génèrent 2 790 milliards de dollars de chiffre d’affaires. Ce n’est pas un mouvement de niche. C’est une infrastructure économique mondiale qui a tranquillement ignoré TINA pendant quarante ans.

Cet article documente cinq alternatives économiques à l’échelle — non pas comme des utopies, mais avec des données mesurées.


1. Les coopératives : un secteur de 2 790 milliards de dollars

Selon l’Alliance Coopérative Internationale (édition 2025 du World Cooperative Monitor), il existe 3 millions de coopératives dans le monde, avec plus d’un milliard de membres — soit 12 % de la population mondiale. Ces structures emploient 280 millions de personnes, soit 10 % des actifs. Les 300 plus grandes génèrent 2 790 milliards de dollars de chiffre d’affaires annuel.

Mais les chiffres globaux masquent ce qui distingue structurellement ce modèle. Prenons Mondragon, la fédération de coopératives ouvrières basque fondée en 1956 : elle regroupe aujourd’hui 81 coopératives autogouvernées, emploie 70 000 personnes et opère dans 37 pays avec 104 sites de production, pour des ventes couvrant plus de 150 pays.

Ce qui distingue Mondragon, ce n’est pas seulement l’échelle — c’est la distribution. L’écart de salaire entre le mieux payé et le moins bien payé est de 1:9 chez Mondragon. Dans une entreprise du FTSE 100 britannique, cet écart est de 1:129. La valeur créée se redistribue autrement — sans sacrifier la viabilité économique.

L’énergie illustre ce potentiel dans un secteur d’infrastructure. Le réseau REScoop fédère 743 communautés et coopératives d’énergie citoyenne à travers l’Europe, couvrant l’Autriche, la Belgique, l’Allemagne, l’Espagne, la France, les Pays-Bas, l’Italie, la Suède et plus de vingt autres pays. Des citoyens propriétaires de leur production énergétique locale, des dividendes collectifs : un contre-modèle aux grands fournisseurs centralisés, en pleine croissance.

Mise en perspective honnête : les coopératives ne sont pas immunisées contre l’échec économique. Le modèle distribue différemment les risques et la valeur — il ne les supprime pas. Les données de résilience en période de crise sont solides ; les données de performance en période calme montrent un avantage réel mais modéré.


2. Le revenu de base universel : trois expériences, trois enseignements

“Si vous donnez de l’argent aux gens sans contrepartie, ils arrêteront de travailler.” L’intuition est répandue. Mais trois expériences rigoureuses ont produit des données qui la contredisent.

Finlande (2017-2018) — Le gouvernement finnois a versé 560 euros par mois à 2 000 demandeurs d’emploi pendant deux ans, sans conditions. Résultat : les bénéficiaires ont travaillé en moyenne 6 jours de plus que le groupe de contrôle (78 jours vs 72). Mais l’effet le plus net n’était pas l’emploi — c’était le bien-être : ils étaient “plus satisfaits de leur vie et moins stressés mentalement que le groupe de contrôle.” Les effets sur l’emploi ont été qualifiés de “faibles” dans le rapport officiel — une honnêteté à conserver : le revenu de base n’est pas une solution miracle au chômage.

Stockton, Californie (2019-2021) — 125 résidents ont reçu 500 dollars par mois pendant 24 mois. Le taux d’emploi à temps plein est passé de 28 % à 40 % (+12 points de pourcentage) pour les bénéficiaires, contre +5 points dans le groupe de contrôle. Moins de 1 % des transferts a été dépensé en alcool ou tabac. La part de bénéficiaires pouvant faire face à une dépense imprévue est passée de 25 % à 52 %.

Kenya — GiveDirectly (depuis 2018) — L’expérience la plus vaste jamais conduite couvre environ 200 villages. Les premiers résultats (2023) sont nets : “aucune preuve que l’UBI favorise la paresse” ; les bénéficiaires “ont investi, sont devenus plus entrepreneuriaux, et ont gagné davantage.” La formule versement unique (lump sum) a eu l’impact le plus fort sur les revenus : +50 % du revenu moyen du groupe de contrôle.

Mise en perspective honnête : ces trois expériences restent des pilotes à petite échelle. La Finlande testait 2 000 personnes sur 5 millions d’actifs. Stockton comptait 125 bénéficiaires. Le passage à l’échelle nationale soulève des questions de financement et d’économie politique que ces expériences ne résolvent pas — elles démontrent seulement que les peurs les plus communes sur le comportement humain ne se sont pas matérialisées dans ces contextes.


3. Le Doughnut Economics : changer de boussole

En avril 2020, en plein confinement, la ville d’Amsterdam a adopté le modèle du Doughnut comme cadre de sa reprise économique post-Covid. Première ville au monde à le faire. En 2025, plus de 50 collectivités locales à travers le monde avaient intégré l’approche dans leurs politiques.

Qu’est-ce que le Doughnut ? Développé par l’économiste Kate Raworth et publié pour la première fois en 2012 dans un rapport d’Oxfam, le modèle définit un espace sûr et juste pour l’humanité entre deux cercles :

L’objectif : prospérer dans le beignet — sans dépasser le cercle extérieur ni tomber sous le cercle intérieur.

Ce que ça change concrètement : les décisions municipales intègrent des indicateurs autres que la croissance du PIB — qualité de l’air, accès aux soins, équité dans le logement, empreinte carbone importée. Un projet de construction qui détruirait une zone humide locale doit justifier son coût écologique réel, pas seulement son rendement financier.

Mise en perspective honnête : le Doughnut Economics est un cadre de décision, pas une politique éprouvée avec des résultats macroéconomiques mesurés sur le long terme. Amsterdam en est à ses premières années d’application. Ce qui est documenté, c’est l’adoption institutionnelle — pas encore des indicateurs de performance comparables à ceux des expériences UBI.


4. Les monnaies locales : l’économie de proximité qui dure

La Banque WIR est fondée en Suisse en 1934, en pleine Grande Dépression, par des entrepreneurs qui ne trouvaient plus de crédit bancaire. Son principe : une monnaie complémentaire, le franc WIR, utilisable exclusivement entre PME membres du réseau dans les secteurs de l’hôtellerie, de la construction, du commerce et de l’industrie.

Près d’un siècle plus tard, le réseau compte 62 000 membres, avec un volume annuel de 6,5 milliards de francs WIR échangés (données 2005 — les plus récentes vérifiées). Sa caractéristique principale : le comportement contra-cyclique. En période de récession, quand les crédits bancaires conventionnels se tarissent, l’activité en WIR augmente — maintenant les échanges entre PME quand la liquidité en francs suisses se contracte. La banque revendique un fonctionnement maintenu même lors des crises économiques générales.

Ce modèle n’a pas vocation à remplacer la monnaie nationale — il la complète, précisément là où elle manque. C’est un filet de sécurité monétaire pour les petits acteurs économiques, éprouvé depuis 90 ans.

Mise en perspective honnête : les données disponibles pour la Banque WIR datent de 2005. D’autres monnaies locales existent (Bristol Pound, réseaux Regiogeld en Allemagne), mais leurs données d’impact systémique ne sont pas vérifiées dans les sources primaires utilisées pour cet article.


5. L’économie circulaire : rien ne se perd, tout coûte

Une statistique pour recadrer le problème : selon la Commission Européenne, 90 % de la perte de biodiversité est causée par l’extraction et la transformation des ressources. Et jusqu’à 80 % de l’impact environnemental d’un produit est déterminé dès la phase de conception.

L’économie circulaire propose une réponse : concevoir pour réutiliser, réparer, remettre en circulation — plutôt que pour l’obsolescence et la décharge.

Où en est l’Europe ? Le taux d’utilisation de matières circulaires en 2024 atteint 12,2 % dans l’UE (contre 10,7 % en 2010). L’objectif est de doubler ce taux à 24 % d’ici 2030. Soyons honnêtes : l’Europe est actuellement hors trajectoire pour cet objectif.

Mais les disparités nationales révèlent ce qui est possible. Les Pays-Bas affichent un taux de 32,7 % — déjà au-delà de l’objectif 2030. La Roumanie est à 1,3 %. L’écart montre que le résultat dépend de choix politiques, pas d’une fatalité matérielle.

Concernant les plastiques, la Ellen MacArthur Foundation estime qu’une approche circulaire pour ce seul secteur pourrait réduire de plus de 80 % les volumes de plastique atteignant les océans, générer 200 milliards de dollars d’économies par an, et créer 700 000 emplois nets d’ici 2040. Ces projections sont des extrapolations modélisées à partir de trajectoires observées dans des secteurs où la circularité a déjà été appliquée — elles ne constituent pas des prévisions scientifiques certifiées.


Ce que vous pouvez faire aujourd’hui

Aucun de ces modèles n’est parfait. Les coopératives peuvent échouer ; le revenu de base universel n’a pas encore été testé à l’échelle d’un pays riche et dense ; le Doughnut Economics en est à ses premières applications ; la Banque WIR couvre les PME suisses, pas l’économie mondiale. C’est vrai.

Ce qui est aussi vrai : ces modèles existent, fonctionnent, et leurs données réfutent les arguments les plus courants contre eux. La “paresse” du revenu de base ne s’est pas matérialisée dans trois contextes très différents. Mondragon distribue 1:9 là où le FTSE 100 distribue 1:129 — sans disparaître du marché. Les Pays-Bas recyclent 32,7 % de leurs matières alors que la moyenne européenne est à 12,2 %.

La question n’est pas si ces alternatives sont possibles. Elle est : dans quels secteurs choisissez-vous de les développer ?

Quelques points d’entrée concrets :

  • Rejoindre ou créer une coopérative de consommateurs ou de travailleurs dans votre secteur.
  • Vérifier si votre commune applique une politique d’économie sociale et solidaire, ou un cadre de type Doughnut.
  • Soutenir les énergies citoyennes — le réseau REScoop recense 743 coopératives énergétiques européennes.
  • Chercher les monnaies complémentaires actives dans votre région.
  • Acheter en seconde main, réparer, et soutenir les filières de réemploi comme actes économiques délibérés.

Une phrase d’Elinor Ostrom, Prix Nobel d’économie 2009, résume ce que ces données suggèrent : “Les humains ont une structure motivationnelle plus complexe et une plus grande capacité à résoudre les dilemmes sociaux que ce que supposait la théorie du choix rationnel.”

TINA n’était pas une vérité économique. C’était une hypothèse sur la nature humaine. Les données suggèrent qu’elle était fausse.


Sources

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