À Oslo, 40 % des logements sont participatifs. Ce n'est pas une utopie.
L'individualisme serait inévitable, la cohabitation réservée aux idéalistes ? En Europe, des dizaines de milliers de personnes prouvent le contraire — avec des données mesurées sur la solitude, la santé et la satisfaction de vie.
À Oslo, 40 % des logements sont participatifs. Ce n’est pas une utopie.
TL;DR : À Oslo, 40 % du parc immobilier est en habitat participatif. À Tübingen, ce chiffre atteint 80 % pour les logements neufs. Ce ne sont pas des expériences marginales — c’est de la politique urbaine ordinaire. Les données mesurent des effets réels sur la santé, la solitude, la satisfaction de vie. Le modèle a des limites sérieuses — et les voici.
L’argument vous est familier : l’individualisme moderne est inévitable. L’époque du voisinage actif, des repas partagés, des espaces communs est révolue. Chacun chez soi, chacun pour soi.
Ce récit a un problème : les données le contredisent.
Un mouvement né d’un article de journal
En 1968, Jan Gudmand-Høyer publie un texte dans un quotidien danois. Il y décrit ce qui manque dans la ville moderne : des espaces intermédiaires entre l’intimité du foyer et l’anonymat de la rue. Plus de 100 familles répondent. De cet appel naît, quatre ans plus tard, Sættedammen — 27 foyers indépendants autour d’espaces communs, repas partagés le soir, célébrations collectives. Fondée en 1972 en Nouvelle-Hammersholt (Danemark), la communauté est aujourd’hui considérée comme la première au monde à répondre à la définition du cohabitat moderne.
Le principe du cohabitat n’est pas la vie communautaire totale. Chaque foyer reste privé et autonome. Ce qui est partagé : un espace commun (cuisine, salle à manger, atelier, jardin), une organisation collective, des décisions prises ensemble. Ni colocataires, ni simples voisins — quelque chose entre les deux.
Des chiffres qui changent de perspective
L’idée que ce modèle resterait marginal ne résiste pas à l’examen des données européennes. Le Ministère français de l’Écologie le documente : en Norvège, environ 15 % du parc immobilier est participatif. En Suisse, 5 % — soit 130 000 logements. À Oslo, la part atteint 40 % du parc. À Tübingen, en Allemagne, plus de 80 % des logements neufs sont construits sous ce mode.
Il ne s’agit pas de communes utopiques. Il s’agit de politique urbaine ordinaire.
La France a créé un cadre légal avec la loi ALUR du 24 mars 2014. Des projets comme Brutopia à Bruxelles — cité par le Ministère comme exemple européen — montrent que le modèle fonctionne dans des capitales denses, pas uniquement à la campagne.

Ce que les données disent réellement
Qu’arrive-t-il concrètement aux personnes qui franchissent le pas ?
À Leeds (Royaume-Uni), la communauté LILAC (Low Impact Living Affordable Community) a évalué ses 20 foyers. La satisfaction de santé est passée de 58 % à 76 % par rapport au logement précédent, et la satisfaction de vie de 58 % à 87 %. La satisfaction par rapport au logement lui-même atteint 96 % — un score supérieur à tous les types de tenure au Royaume-Uni.
Laura Smith, membre de LILAC, le formule ainsi : « Nos membres ont rejoint LILAC autant pour les valeurs de notre communauté que pour l’accessibilité de nos logements. Nous nous retrouvons deux fois par semaine pour manger ensemble dans la Maison Commune : ces moments créent l’espace pour parler, partager, et construire les liens qui font vivre notre communauté. »
Du côté néerlandais, La Haye compte plus de 60 communautés de cohabitat — la ville en possède le plus aux Pays-Bas. Des chercheurs de l’Université Erasmus Rotterdam ont mené des entretiens dans 8 communautés : les résidents rapportent peu de solitude sociale, de l’entraide et un fort sentiment de solidarité.
Ces résultats s’inscrivent dans un corpus plus large. Carrere et al. (2020) ont analysé 10 études sur le cohabitat et le bien-être : 8 sur 10 trouvent une association positive. Les chercheurs insistent cependant : ces études sont majoritairement transversales et à petits échantillons — les associations sont cohérentes, la causalité n’est pas établie. La prudence reste de mise.
Le modèle élargi : écovillages et réseaux intentionnels
Le cohabitat recouvre aussi une dimension écologique. Findhorn Ecovillage, en Écosse, regroupe environ 300 résidents. Son empreinte écologique mesurée est de 2,71 hectares par habitant — contre 5,4 hectares pour la moyenne britannique, soit environ la moitié.
À l’échelle continentale, GEN Europe (Global Ecovillage Network) fédère plus de 100 écovillages et projets assimilés, 18 réseaux nationaux, dans 26 pays. Ces communautés expérimentent la gouvernance par consentement (sociocracy), la production alimentaire locale, et des modèles économiques non spéculatifs.
Les limites qu’il faut nommer
Le tableau serait incomplet sans les obstacles réels.
1 projet sur 10 aboutit. Monton et al. (2022) le mesurent : seul 1 groupe sur 10 qui démarre un projet parvient à le concrétiser. Le processus prend en moyenne plus de 10 ans. Ce filtre sélectionne naturellement les personnes disposant de temps, de capital et de stabilité professionnelle.
La solitude ne disparaît pas. Dans une étude portant sur 5 communautés de senior cohousing américaines, Glass (2020) constate que la solitude touche encore 24 % des résidents — un taux inférieur à la moyenne nationale, mais loin de zéro. Le cohabitat atténue la solitude ; il ne la supprime pas.
Le modèle exclut structurellement. Crystal Byrd Farmer le documente en 2018 : le cohabitat basé sur la propriété crée des barrières financières et raciales mesurées. L’accès au crédit, les revenus médians, et les biais systémiques font que « seule une petite fraction de la population finit par vivre en communauté ».
Des réponses partielles existent. LILAC a développé le Mutual Home Ownership Society : les résidents paient 35 % de leur revenu net, indépendamment des prix du marché. New Ground OWCH à Londres — la première communauté senior au Royaume-Uni, fondée en 2016 par des femmes de 51 à 87 ans — a inclus 8 logements sociaux grâce à un financement exceptionnel. Ces solutions existent ; elles ne se répliquent pas sans politique publique.
Ce que tout cela change
Le cohabitat ne réfute pas l’individualisme — il le contextualise. Les données européennes suggèrent que des millions de personnes choisissent activement des formes d’habitat plus collectif quand les conditions légales et financières le permettent.
La question n’est pas de savoir si les gens veulent vivre ensemble. À Oslo et à Tübingen, la réponse est documentée. La question est de savoir si les politiques publiques rendent ce choix accessible au-delà des plus privilégiés.
Sættedammen a commencé par un article de journal et cent familles. La communauté existe encore aujourd’hui, 54 ans plus tard.
Sources
- Carrere et al. 2020 — Cohousing and wellbeing: scoping review (PMC7539375) — vérifié 2026-05-07
- Rusinovic et al. 2019 — Senior co-housing Netherlands (PMC6801586) — vérifié 2026-05-07
- Glass 2020 — Loneliness in elder cohousing (PubMed 31663431) — vérifié 2026-05-07
- Monton et al. 2022 — Barriers to senior cohousing (PMC8872335) — vérifié 2026-05-07
- Ministère de l’Écologie 2020 — Habitat participatif : cadre juridique — vérifié 2026-05-07
- Hope Cohousing 2024 — Evidence synthesis (LILAC data) — vérifié 2026-05-07
- GEN Europe — About — vérifié 2026-05-07
- Findhorn Ecovillage — vérifié 2026-05-07
- LILAC — UK Cohousing Network — vérifié 2026-05-07
- New Ground OWCH — UK Cohousing Network — vérifié 2026-05-07
- Crystal Byrd Farmer 2018 — Barriers to diversity in community — vérifié 2026-05-07
À lire aussi : Le Village Movement : vieillir chez soi, entouré d’une communauté qui s’organise
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